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Aller plus loin avec Whismerhill

La tête ailleurs V2

      On m’avait déjà reproché la longueur trop faible de La tête ailleurs. Plusieurs lecteurs m’avaient dit qu’ils auraient bien prolongé un peu le plaisir. Donc, lorsque je me susi mis à la recherche d’un texte pour un concours de nouvelles, j’ai rapidement pensé à elle. Malheureusement, la taille ne correspondait pas aux exigences dudit concours. J’ai alors pris la décision de la remanier, les critiques formulées à son égard y étant pour beaucoup. Je mets ici à votre disposition cette nouvelle version. Dites-moi ce que vous en pensez. Vous pouvez aussi le télécharger ici.

Bonne lecture.

 

 

     J’aime ton visage. Tes lignes sont d’une harmonie si parfaite que tu sembles tout droit sortie d’un conte de fées de Walt Disney. Tes joues rosées, subtilement poudrées, soulignent les deux petites fossettes que tu arbores fièrement de chaque côté de tes lèvres lorsque ton visage s’éclaire d’un adorable sourire. Ces lèvres pulpeuses, que tu entretiens avec délectation pour donner le meilleur de toi-même dans tes baisers, font ressortir la clarté de ce teint de lait. Une autre fossette, au milieu de ton menton, te donne une sorte d’air sérieux qui n’apparaît que lorsque tu es en colère. Pourtant, même quand tu es grave, tes yeux rieurs donnent l’illusion du bonheur à quiconque est prêt à l’accepter. Oui, c’est ça : tu as l’air de nager dans le bonheur. Maintenant aussi, tu sembles heureuse, malgré les circonstances. Rien ne peut te faire perdre ta bonne humeur. Tes yeux en sont la cause. Ils sont en forme d’amande, imperceptiblement inclinés : plus haut à l’extérieur qu’à l’intérieur. Si cela avait été l’inverse, tu aurais en permanence un air triste, de chien battu. Oui, mais là, c’est une impression de gaîté. Tu sembles enjouée, rêveuse, rieuse, heureuse. C’est ainsi que tu es, en toutes circonstances. Et tu sais en jouer, car le maquillage n’a plus de secret pour toi. L’ombre à paupières gris teinté de léger reflets ambrés rehausse tes yeux vert céladon, dont la teinte change avec ton humeur : plutôt gris lorsque l’orage menace jusqu’à couleur d’émeraude pour tes regards amoureux. Tes immenses cils recourbés avec élégance, embellis par un mascara très sombre, probablement noir ou anthracite, ne font qu’accentuer cet effet de toute beauté, et te rendre plus attirante encore. Et que dire de tes sourcils, épilés avec la minutie d’un horloger suisse, puis certainement affinés à l’aide d’un crayon. Tu as dû passer un temps inimaginable à les choyer pour qu’ils atteignent cette perfection.

     Aujourd’hui est un grand jour. Tu t’es faite belle. Certes, tu es naturellement jolie mais aujourd’hui, c’est très spécial. Ce n’est pas un grand jour à cause de ça, mais c’est la raison pour laquelle tu es si soignée. Je t’avais préparé une surprise, alors tu t’es mise sur ton trente-et-un. Tu n’as rien oublié. Tout est parfait. Je te regarde avec ravissement, envie même. Chaque détail de ton visage est un appel à l’amour. Ton petit nez si discrètement retroussé, un peu mutin te donne cette mine coquine, particulièrement lorsque tu fais semblant d’être contrariée en le retroussant involontairement. Tes lèvres recouvertes d’un de ces nouveaux rouges à lèvres effet mouillé me mettent dans tous mes états. J’ai envie, voire besoin de fusionner avec elles, de les mettre en contact avec les miennes, d’apprécier leur texture, de goûter leur fragrance, de humer leurs effluves. Mais ce qui me rend le plus fou, ce sont tes cheveux. Ils sont absolument magnifiques, je n’ai pas d’autre qualificatif. Ils ne peuvent être que ceux d’un ange. Pourquoi fantasmer d’abord sur les cheveux des femmes ? Je n’en sais fichtrement rien. La seule chose dont je sois sûr, c’est que les tiens m’ont tout de suite mis dans un état que la décence m’interdit de te décrire. Longs, ondulés, presque frisés, d’une pigmentation mêlant admirablement le roux, le blond et le châtain. Ils m’ont achevé lorsque tu t’es retournée la première fois. Je t’avais suivie parce que justement j’avais remarqué ta chevelure, un peu mécaniquement, en réalité. Tu m’as alors fait face, et l’adéquation parfaite entre ta toison et ton visage m’a frappé, comme dans une vision biblique. Il arrive si souvent que des filles avec de jolis cheveux aient un visage qui détonne, ne corresponde pas ou même ne soient simplement pas à la hauteur de leur splendeur. Toi, tu étais… Parfaite. C’est même injuste pour les autres femmes car à côté de toi, elles semblent toutes si ternes, si fades, si laides. Tu as tout eu, certaines n’ont rien eu. Alors, je n’ai eu de cesse de te séduire jusqu’au grand jour, aujourd’hui où je t’ai pour moi seul, pour toute la vie.

     Je suis heureux car je peux te regarder, admirer ton visage autant que je le veux. Je peux passer mes mains sur tes joues, les glisser dans ta chevelure, t’embrasser… encore, et encore. Je sais que tu ne me demanderas pas d’arrêter. Tu en veux encore et moi, je ne suis pas prêt de m’en lasser. Je passerais ma vie à te toucher, te sentir, te regarder, profiter du moindre instant pour être auprès de toi.

     Mais je manque à tous mes devoirs. Veux-tu boire quelque chose ? Non ? D’accord, je comprends. Tu es terriblement silencieuse et je ne voudrais pas faire quelque chose de mal. Je veux que tout soit absolument parfait comme toi-même tu l’es aujourd’hui. Je reconnais que je suis très bavard et que c’est probablement difficile de placer un mot dans ce contexte, mais j’ai tellement de choses à te dire, à te raconter. Je veux te faire partager tout ce que je suis, tout ce que je pense, me livrer entièrement à toi pour que tu me comprennes enfin.

     Je me souviens qu’après t’avoir vue dans la rue, cette fois-là, je t’ai suivie… longtemps. Tu avais l’air pressée mais tu semblais ne pas savoir où aller. Moi, j’étais complètement obnubilé par tes splendides cheveux roux, tes longues jambes élancées, parfaitement galbées dans ce que j’ai tout de suite pensé être des bas, pour permettre à mon fantasme de s’exprimer pleinement. Je suis alors tombé sur tes fesses — au sens figuré, s’entend — aux courbes exceptionnelles. Là encore, je suis resté coi, subjugué par tant de beauté et de perfection. Le tableau que je dresse ne serait pas complet si je ne parlais pas de ta poitrine, pourtant peu opulente mais d’une telle sensualité, qu’en parler suffit à me mettre dans tous mes émois.

     Tu portais une jupe plissée rouge qui descendait un peu en dessous des genoux. Je suis presque sûr que ce même vêtement sur quiconque serait passé inaperçu mais pas sur toi. En haut, un petit caraco blanc, recouvert d’un gilet noir très fin, avec des boutons du même rouge que ta jupe. Comment réussis-tu à toujours garder cette beauté dans l’association de tes tenues. Cela reste encore aujourd’hui un mystère pour moi.

     Je ne comprenais pas pourquoi tu faisais les quatre cents pas de manière aussi erratique. J’ai donc cherché à interpréter ces allées et venues. C’est alors que j’ai compris que tu revenais, finalement, toujours devant un petit centre hospitalier, et la lumière est venue lorsqu’une autre jeune femme est sortie de là. Tu l’attendais fébrilement. Sur l’instant, j’ai supposé que c’était une amie. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’elle était ta petite sœur. Elle était tombée enceinte, mais l’enfant n’était pas désiré, loin de là, malheureusement. Avec angoisse, tu patientais jusqu’à sa sortie de la clinique où elle venait de se faire avorter. Quand enfin elle t’a rejointe, le soulagement qui se lisait sur ton visage faisait plaisir à voir. Je te l’avoue, maintenant, je t’ai espionnée. J’ai écouté la conversation que tu avais, de loin, en étant très attentif. J’ai une très bonne ouïe et je parviens souvent à lire sur les lèvres.

     En retournant à ta voiture, tu t’es arrêtée près de moi et tu m’as demandé l’heure. C’était notre premier contact ! Le temps s’est ralenti comme pour me permettre d’en profiter. De mes cinq sens, seul le goût, m’a fait défaut. J’ai pu te voir, te sentir, t’entendre et te toucher. Te toucher, oui car involontairement, je pense, nos mains se sont frôlées, provoquant chez moi des frissons sur l’ensemble du corps. Les sensations sont montées jusqu’à mon cerveau en quelques millièmes de seconde. J’étais comme envoûté, hypnotisé par ta présence. Maintenant que j’y repense, j’ai certainement dû te paraître étrange, englué dans mes pensées, figé devant toi comme un benêt. T’en souviens-tu ? Non ? Pas du tout ? Quand tu es partie, je suis resté en plan, toujours aussi idiot, tel un fantôme prisonnier d’une cage magique. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cette position, regardant béatement ma montre.

     Après cette rencontre, j’étais complètement obsédé par toi. Je te voyais partout, à mon insu. Mon corps n’était mu que par l’espoir de te croiser à nouveau au hasard de nos chemins. Ton image s’était imprimée sur ma rétine, ton parfum restait fixé dans mes narines. Je ne vivais que par toi, pour toi, à travers toi. Je crois que c’est à ce moment précis que je suis tombé amoureux. Un choc, un tremblement, un vrai coup de foudre comme il n’en existe que dans les films à l’eau de rose. C’est bien cela qui s’est produit entre toi et moi.

     Lorsque j’ai repris connaissance, j’ai couru dans la direction où je t’avais vue pour la dernière fois, espérant que tu sois encore à proximité. Mon cœur s’est mis à battre la chamade quand je t’ai aperçue. Hors de question de louper le coche, cette fois-ci. Je t’ai donc suivie à nouveau pour ne pas te perdre encore, pour connaître ton adresse et te retrouver quand je le désirais. Ça n’a pas été facile. Tu marchais d’un pas alerte, la jeune femme à tes côtés, et je ne voulais pas que tu te rendes compte que je menais une filature. La preuve que j’ai eu raison à l’époque : nous sommes ensemble ce soir et je m’en réjouis. Tu es rentrée directement chez toi car tu avais invité ta sœur à passer ce difficile moment en ta compagnie. Non seulement tu es belle, mais en plus, tu es gentille, agréable et serviable comme j’ai souvent pu m’en assurer par la suite.

     À partir de ce moment, j’avais toutes les cartes en main. Je pouvais te revoir à chaque fois que je le désirais. C’est ainsi que nous nous sommes croisés souvent par hasard. J’ai tenté de faire en sorte que tu ne remarques jamais que ces entrevues n’étaient pas fortuites. Souvent, je te filais un peu afin de savoir où tu allais avant de me mettre en travers de ton chemin et de te glisser un petit sourire. Systématiquement, tu me le rendais et moi, je fondais sur place.

     J’ai mis du temps à m’imposer dans ton cercle d’amis. Tu n’imagines pas les trésors d’inventivité que j’ai dû déployer afin de conquérir leur estime, puis la tienne. J’ai étudié pendant de longues semaines leurs emplois du temps. J’étais persuadé que faire ta connaissance à travers eux me permettrait de t’intéresser car, quoique tu puisses en penser, je suis extrêmement timide. Jamais je n’aurais osé t’aborder seul. Que t’aurais-je dit ? Je ne suis pas très doué pour ce genre d’exercice. Je préfère laisser les conversations futiles aux autres. Oui, je sais ce que tu vas dire : je n’aurais peut-être pas dû agir de la sorte. Je n’ai jamais osé te raconter cela car j’ai toujours craint que tu le prennes mal, et je n’aurais probablement pas supporté que tu me rejettes.

     Cela fait maintenant un an que notre rencontre a eu lieu. Il s’est passé tellement de choses que j’aurais du mal à faire un résumé. Il y avait toujours une sortie de prévu. Te souviens-tu de ce bowling mémorable ? Nous avons tellement ri ensemble. Tu étais tellement radieuse lorsque tu t’esclaffais que cela me mettait un peu de baume au cœur. Et le nombre de séances de cinéma auxquelles nous avons assisté ? Ah ! Que de souvenirs, déjà. Jamais nous ne nous sommes ennuyés. Le temps est passé tellement vite et il s’écoule encore si rapidement ce soir, en ta compagnie. Chaque instant auprès toi est un bonheur, constamment renouvelé. Tu le dis, si je t’embête ? Ne me laisse pas parler tout seul si tu n’as pas envie. Je sais que la situation ne se prête pas forcément à un grand débat mais n’aie pas peur. Ne fais pas ta timide.

     Et enfin, hier, tu as reçu la lettre enflammée dans laquelle je t’invitais. Je n’étais pas là lorsque tu l’as ouverte mais j’imagine sans l’ombre d’un doute que tu étais folle de joie, comme moi je l’ai été quand je t’ai ouvert la porte. Tu te trouvais debout devant moi, en robe de soirée, parée de tes plus beaux atours. Nymphe tombée du ciel dans son habit de déesse, perfection faite femme. Tu as eu un moment de flottement, quelques secondes d’incompréhension. Tu t’es demandé si tu ne t’étais pas trompée de lieu ou d’appartement car Benoît n’était pas là. C’est normal, la lettre était signée de sa main. Il te donnait rendez-vous ici et te déclarait son amour.

     Très vite, j’ai appris que tu craquais pour lui. Hélas pour toi, tu étais bien trop timide pour le lui avouer. Encore un point que nous avons en commun. Tes conversations avec ta sœur ne laissaient planer aucun doute sur tes sentiments. Il me semble que tu l’as rencontré au club de sport. Je n’étais pas là, malheureusement. Il a fallu que je m’absente juste quelques jours pour que ton esprit s’en aille le rejoindre et me trompe en pensée. Ton cœur entier lui était désormais réservé et moi, relégué au rang de simple passant. Je l’ai vite compris. Je ne suis ni idiot, ni lourd. Inutile de me faire un dessin, surtout dans ce domaine.

     Pendant des semaines, j’ai souffert, rien qu’à cette idée. Pendant des heures entières, je me suis efforcé d’oublier cet homme. Durant tout ce temps, j’ai tenté de faire un trait sur le passé, de changer de vie, mais ton image revenait en boucle dans mon esprit. Pire, la sienne t’accompagnait et la douleur avec. Et puis, j’ai repris le dessus. J’ai décidé que je n’allais pas me rendre sans combattre. Je suis un gagnant, un homme, un vrai et tous ses muscles façonnés mais complètement creux n’allaient pas m’arrêter. J’ai donc échafaudé un plan pour te récupérer ou plutôt pour regagner ton esprit puisque tu n’es jamais sortie avec lui, physiquement. Mais combien de fois t’ai-je vue la tête ailleurs, en train de songer à lui, il ne pouvait en être autrement.

     Tout a été presque trop facile puisque tu ne savais pas où il habitait. Il a, très gentiment je dois dire, écrit tout ce que je lui dictais. Je ne sais pas si le neuf millimètres que je tenais dans ma main y était pour quelque chose, mais il y a mis tout son cœur avant de le perdre. Il avait tout pour lui. Il est beau, sportif, riche, intelligent et mort.

     Bref, je m’égare. Il y a donc eu un moment de flottement et tu m’as demandé s’il habitait ici mais tu n’avais pas l’air d’y croire. Probablement m’avais-tu reconnu. Oh ! Je ne t’ai pas fait peur. Il n’y avait vraiment aucune raison. Tu as tellement l’habitude de me croiser partout. Seulement, tu étais surprise que je sois là. Tu n’imaginais pas que je le connaissais. Et pour cause puisque je ne le connaissais pas vraiment et que nous sommes chez moi. Je t’ai simplement dit qu’il était sorti faire une course, mais qu’il n’allait pas tarder. Rien de plus simple. En deux temps, trois mouvements l’histoire était pliée. Tu es rentrée, je t’ai servi à boire sans te demander puisque je sais ce que tu aimes. La bière était déjà au frais, attendant patiemment ton arrivée. Nous avons discuté un peu en attendant que le fantôme ne revienne. Curieusement, tu as semblé intéressée par mon travail et tu as tenu plus d’un quart d’heure avant de redemander après lui. J’ai pris ça pour un compliment. Je me suis absenté dans la cuisine, prétextant un four à arrêter et je suis revenu avec ce que je tiens encore dans les mains, ce qui a scellé notre destin à tous les deux. Cela m’a presque fait mal au cœur, après tout ce que j’avais imaginé, mais il était déjà bien trop tard pour revenir en arrière. Alea Jacta Est comme disait si bien Jules César.

     Et voilà, je pense que tu sais tout, maintenant. J’espère que tu ne m’en veux pas trop. Je t’ai complètement ouvert mon cœur. Il ne reste plus aucun mensonge entre nous, tout du moins de mon côté. Je sens, malgré tout, un début de regard désapprobateur qui m’attriste. J’imagine qu’il te faut un peu de temps pour digérer tout cela. Je t’avoue que moi-même en le racontant, quelques passages me font un peu froid dans le dos.

     Déjà une heure que tu es arrivée. Déjà une heure que je te parle et que j’admire ton visage. Hélas, je vais être obligé de te laisser quelques minutes car j’ai un peu de ménage à faire. Tu sais comment c’est : si on laisse traîner, les tâches ne partent plus et ce serait dommage sur une si jolie moquette, non ? N’hésite pas et appelle-moi si tu as besoin de quoique ce soit. En principe, je ne devrais pas en avoir pour trop longtemps.

     Merci, tu es vraiment un amour.

     Heureusement que j’ai posé ta tête sur une serviette épaisse. Le canapé, je pense, n’aurait pas aimé. J’avais pensé à tout car mon plan s’est déroulé à la perfection à un détail près : j’ai complètement oublié ton corps. Je ne sais pas encore comment je vais m’en débarrasser. Je devais avoir la tête ailleurs.


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Conçu à partir de Fluiditymodifié par Kaushal Sheth puis par Renaud HACQUIN